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Woody Allen, remarquable biographe

samedi 7 février 2015, par comitecic

L’œuvre de Woody Allen est déconcertante. Même en France où elle trouve un large écho, il est difficile pour les cinéphiles de la situer, entre films "nombrilistes" très répandus dans notre pays depuis les années 1990, que Woody Allen dépasse par la richesse des références cinématographiques et par la recherche de ses prises de vue, de ses couleurs et du jeu d’acteurs, et comédie américaine, dont Woody Allen rejette les standards mais partage pleinement la recherche de types psychologiques et de perfection formelle.

Le célèbre Sweet and Lowdown (Accords et désaccords) de Woody Allen illustre la difficulté de l’art de Woody Allen. Ce film est la biographie inventée d’un artiste de jazz des années 1930-1940 qui n’a pas existé. Ce caractère fictif met mal à l’aise, car l’intérêt d’une biographie, à l’inverse des contes fantastiques qui donnent le point de vue univoque de l’artiste sur le monde, est de confronter ce point de vue avec d’autres points de vue sur un personnage, et par là de livrer une partie de sa propre vérité.

Le malaise est encore accru par les références, habituelles chez le cinéaste new yorkais, aux chefs d’œuvre du cinéma (ici certainement La Strada de Fellini : l’errance des deux artistes, leur amour étrange, et la ressemblance époustouflante de Samantha Morton avec Giulietta Masina). Celles-ci donnent ici le sentiment que Woody Allen se dérobe à une confrontation avec un personnage réel pour se réfugier dans un univers de cinéphile trop artificiel pour susciter l’intérêt.

Mais c’est dans ce malaise que se révèle le prodigieux talent de ce cinéaste qui aura peut-être marqué plus que tout autre le cinéma américain au tournant du XXIe siècle, talent qui culmine ici comme dans Zelig. Tout d’abord, le spectateur amateur de jazz, et surtout de livres d’histoire du jazz, ne peut qu’être pris par la justesse avec laquelle le scénario rend compte des difficultés de la recherche historique sur les débuts du jazz. C’est cela qui rattache la biographie d’Emmet Ray à la réalité du travail de biographe de jazz.

Au départ musique totalement populaire et laissant peu de trace dans le paysage artistique établi, le jazz n’a pris la dimension d’un véritable genre artistique que des années après les débuts de ses premiers géants. Le souvenir de ces débuts est imprécis, ces artistes ayant marqué les esprits par des traits de caractère ou des événements qui ne font pas le tour de leur personnalité mais leur donnent une dimension vraiment légendaire.

On trouve dans les situations et le caractère d’Emmet Ray des traits caractéristiques du jazz de cette époque : style à la fois appliqué et virtuose de Django Reinhardt (le goût d’Emmet pour les trains rappelle naturellement l’imitation à la guitare du bruit de la locomotive inventée par Django), sentiment d’impuissance du génie face au mépris de la sphère artistique, qui conduit à des comportements destructeurs, et inversement joie sans limite de pouvoir faire du grand art dans la plus complète simplicité, avec des amis sincères.

Le caractère extraordinaire de l’apparition d’un nouveau genre artistique est une matière idéale pour un conte, où la fiction révèle une réalité difficile à exprimer. On comprend que Woody Allen ait réussi à faire de cette matière, adaptée au cinéma qui est lui aussi un art récent, un chef d’œuvre.

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