Comité Cicéron

Rompre avec Mad Max

samedi 25 avril 2015, par comitecic

George Miller obtint le visa d’exploitation de son film Mad Max pour la France le 30 mars 1981. Ce film est sans doute l’un des plus géniaux de la fin du XXe siècle. Mais c’est surtout une tragédie d’un autre âge, un film du passé.

Le génie de George Miller se marque dans le naturel avec lequel il tourne des scènes tout à fait hallucinatoires. Bien plus que la violence, qui est extrême, le fantastique caractérise le film. Quasiment rien dans Mad Max n’est plausible, ni dans le scénario ni dans la scénographie. L’art de Miller consiste à placer en permanence le spectateur dans un monde fictif, dont seuls les objets et les paysages rappellent la réalité.

Il est indiqué au début du film qu’il se passe "quelques années dans l’avenir". De fait, rien ne sépare cette époque de la nôtre, sinon une étrange solitude, et en réalité l’absence de monde extérieur à la route et à ses bolides. Le premier volet de la série ne doit pas être regardé à la lumière des épisodes suivants, qui ajoutent l’environnement classique de la science-fiction apocalyptique.

Dans Mad Max, le bien et le mal s’affrontent de façon manichéenne, sans cause, sans contexte, et sans perspective de paix. La scène la plus étonnante se situe dans la gare désaffectée où le cercueil du fou du volant attend le passage d’un train que l’on ne verra jamais. A la différence du western évoqué dans cette scène, l’affrontement ne se produit pas à la fin, il a lieu de façon intense, en permanence.

Les personnages sont quant à eux primitifs. L’idéal de Max est tout à fait banal, contrairement à l’image de héros que son chef voudrait lui coller. La brutalité des motards est une sorte de réflexe qui se déclenche dès qu’ils voient un signe de vie. Ils n’ont aucune intelligence : ils ne cherchent pas à se venger du policier qui a tué leur ami "chevalier de la nuit". Ils ne s’en prennent directement qu’à son ami qui a frappé l’un des leurs, ce qui crée beaucoup plus de souffrance.

Et c’est seulement par hasard, ou plutôt, bien sûr, mus par le destin tragique, qu’ils tuent finalement la femme de Max et son tout jeune fils. La tragédie ne naît pas de conflits intérieurs, mais au contraire de cette absence de profondeur, de complexité intérieure de tous les personnages. Tragédie de la société de consommation, qui, en croyant supprimer la souffrance, supprime le sens.

Le personnage le plus saisissant, Bubba, ressemble de façon étonnante, et bien sûr volontaire, au Docteur Mabuse de Fritz Lang. Le sens du film n’a rien de caché : de même que, au lendemain de la première guerre mondiale, la foule, dont l’existence avait été dévoilée au grand jour par les tranchées, faisait peur alors même que la démocratie s’imposait, de même, avec la crise pétrolière, les transports devinrent sujet d’inquiétude au moment où ils se développaient de façon inouïe.

George Miller a le génie de son époque, ou plutôt le génie de l’époque qui est en train de se terminer. Ronald Reagan, symbole d’un Hollywood profondément spirituel (celui d’Allan Dwan), sera élu peu après le tournage et Robert Aldrich mourra peu après la sortie de Mad Max : lui qui avait, selon les termes de Jacques Lourcelles, dynamité les genres hollywoodiens, fait en quelque sorte son testament par George Miller, qui passera ensuite à un cinéma beaucoup plus conventionnel sans trahir sa prodigieuse fantaisie (cf. Les Sorcières d’Eastwick).

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