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Zelig ou la parabole de l’homme d’aujourd’hui

jeudi 14 mai 2015, par comitecic

Saul Bellow, Bruno Bettelheim, et d’autres illustres savants ainsi que des proches nous donnent leur point de vue sur le personnage de Zelig, l’homme-caméléon qui défraya la chronique des années 1930 : repéré pour sa capacité à se métamorphoser physiquement (seule la transformation en femme lui est impossible), il devient un animal de foire avant d’être soigné par le docteur Eudora Fletcher (Mia Farrow) qui le guérit en le conduisant à affirmer ses propres opinions. Il fréquente alors la société intellectuelle américaine.

Alors qu’ils vont se marier, une série de plaintes sont déposées contre lui. La veille de son procès, il disparaît. Eudora finit par le retrouver en Europe, alors qu’il s’est enrôlé dans le parti nazi. Il la reconnaît et décide de s’échapper avec elle, ce qu’il parvient à faire, traversant l’Atlantique à bord d’un avion qu’il pilote en volant sur le dos (il est devenu pilote par imitation d’Eudora dont c’est le hobby). Il est accueilli en héros, est gracié. Il épouse Eudora et témoigne de sa vie : il a réussi à devenir lui-même, il n’a plus honte d’aimer le base-ball plus que lire Moby Dick.

Ce film de 1983 de Woody Allen est surprenant dans sa forme : pour suivre le rythme rapide de la biographie, beaucoup de situations sont présentées sous forme de photos, comme les films inachevés d’Erich von Stroheim ; inversement, grâce à des effets spéciaux particulièrement réussis, Zelig apparaît au milieu d’artistes, de stars hollywoodiennes qui le prennent dans leurs bras, puis sur l’estrade où Hitler fait son discours de Munich, faisant le lien entre "Le Dictateur" de Charlie Chaplin et "La vie est belle" de Roberto Benigni ou "Forrest Gump" de Robert Zemeckis.

Les interviews de personnalités considérées comme sérieuses donnent de la réalité à la biographie et nous la rendent présente. On peut même voir Mia Farrow à un âge canonique, parlant de son époux défunt. L’intention de ce conte délirant est ouvertement morale : on devient soi-même en s’affirmant malgré ses défauts, puis grâce à ses défauts (Zelig est finalement sauvé par son pouvoir de caméléon, ce que souligne l’un des experts interviewés). On rejoint alors les plus grands esprits, et on échappe à la psychanalyse pour entrer dans l’esthétique.

Ce héros de fantaisie est naturellement Woody Allen lui-même, dont la personnalité d’artiste s’affirmait par ses réalisations bien mieux que dans sa vie privée. Il est aussi peut-être chacun de nous, livré à lui-même par nos sociétés démocratiques. Lorsqu’il est en Europe, Zelig tombe dans le nazisme après avoir été rejeté par le pape : parabole étonnante des débuts de la démocratie sur notre continent.

L’un des experts explique, de façon paradoxale, que Zelig incarne le peuple juif souhaitant s’intégrer à tout prix : on peut se demander si le film de Woody Allen ne démontre pas que la démocratie fait de nous tous des membres du peuple juif, arrachés à de faux dieux, en cherchant des substituts (les stars hollywoodiennes), et devenant nous-mêmes par le dépassement de nos peurs, par l’amour et la persévérance dans les épreuves du temps.

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